En octobre 2021, la Banque de France estimait, dans l’un de ses rapports, qu’il fallait environ 10 jours pour que les mouvements du prix du baril de pétrole aient une répercussion sur les tarifs des stations-service en France. En quelques jours à peine, la guerre en Ukraine est pourtant venue remettre en cause cette certitude, et la situation que nous vivons actuellement, celle de la hausse spectaculaire du prix de l’essence et du diesel, doit donc nous conduire à nous interroger sur les schémas qui régissent véritablement le prix des carburants dans l’Hexagone.
Une fiscalité française particulière
Lorsque l’on s’intéresse au prix des carburants en France, l’un des premiers éléments à prendre en considération concerne la fiscalité qui s’applique sur ce type de vente. Ainsi, sachez que sur le montant dont vous devez vous acquitter à chaque passage à la station-service, plus de la moitié est récupérée par les caisses de l’État au travers de deux « fameuses » taxes. Il s’agit tout d’abord de la TICPE (Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Energétiques), qui représente environ 40 % du prix affiché à la pompe, et bien sûr de la TVA (Taxe sur la valeur ajoutée), au taux de 20 %, et qui s’applique sur le montant global de l’opération, TICPE incluse.
Avec la hausse du prix du baril de pétrole que nous connaissons depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, par exemple, l’État « s’enrichit » donc davantage, mais pour ne pas être point du doigt, le gouvernement a décidé de rembourser l’équivalent de 15 centimes par litre à tous les automobilistes à partir du 1er avril prochain. Après tout, cette mesure devrait coûter 2 milliards d’euros. Or depuis le début de la crise, le « gain » enregistré dans les caisses de l’État via la TICPE et la TVA sur les carburants a atteint une somme équivalente.
En outre, n’oublions pas qu’au prix intrinsèque du carburant, et aux taxes, il faut ajouter les frais de production et de distribution, ainsi bien entendu que les marges servant à rémunérer les distributeurs ; celles-ci varient fortement d’un acteur à l’autre, et ne sont pas les mêmes toute l’année, mais elles sont estimées entre 20 et 35 %, ce taux étant calculé sur un tarif du carburant « brut », avant que l’État n’applique sa taxation.
Du « Brent » au « Platts »
Bien souvent, l’on entend que le prix du pétrole brut, le Brent, pour nous, en Europe, a augmenté ou baissé d’un certain pourcentage, et l’on est surpris que cette hausse ou cette baisse ne se traduise pas du tout dans les mêmes proportions aux stations-essence. Il y a plusieurs explications à cela, et notamment le fait que les distributeurs n’achètent pas directement des barils de brut ; si tel était le cas, le carburant que vous mettriez dans votre voiture ne lui permettrait même pas de démarrer !
Eh oui, il convient d’abord de raffiner le pétrole, et le produit obtenu alors prend le nom de « Platts », et c’est justement l’évolution des cours de ce dernier qui permet d’anticiper au mieux celle des prix à la pompe. Par exemple, le Platts valait environ 700 dollars en fin d’année dernière, or il évolue désormais autour de 1 200-1 300 dollars, ce qui se traduit malheureusement par une envolée de votre facture de carburant, que vous ayez besoin d’essence ou de diesel. Car ne l’oublions pas, si le prix du « Platts » varie logiquement en fonction de celui du baril de pétrole, il dépend aussi de l’offre et de la demande à un instant t. Très concrètement, lorsqu’un évènement géopolitique de l’ampleur de celui que nous vivons en ce moment se produit, les distributeurs anticipent une hausse significative du prix du baril de pétrole, et avant même que celle-ci ne les impacte, au bout d’une dizaine de jours, donc, selon la Banque de France, ils se hâtent de passer commande auprès de leurs fournisseurs. Ce faisant, ils créent une demande supérieure pour le « Platts », et les tarifs s’envolent donc plus rapidement encore que le temps nécessaire pour que le pétrole en question arrive physiquement jusqu’aux stations.
Un marché particulièrement sensible
À ce stade, il est important de rappeler que la France n’est pas un gros producteur en pétrole ; une partie significative de notre mix énergétique ne dépend fort heureusement pas de la Russie, mais le fait est que le diesel occupe une place prépondérante sur notre marché automobile national, et que ce n’est pas sans conséquence.
Ainsi, soulignons que la composition physique d’un baril raffiné est inaltérable et se compose de 50 % d’essence et de 50 % de diesel. Or, le parc roulant en France abrite environ 75 % de véhicules diesel, si bien que pour faire face à cette demande, nous devons importer annuellement un surplus d’environ 30 % de gazole, dont 1/5 provient de Russie. C’est notamment ce qui explique que le gazole ait augmenté encore plus rapidement que le Sans-Plomb 95 ou le SP98 ces derniers jours.
Quoi qu’il en soit, le marché du carburant reste éminemment nerveux dans le contexte actuel, et les fluctuations journalières du « Platts », à la hausse comme à la baisse, ont parfois de quoi donner le vertige. C’est d’autant plus compliqué pour les distributeurs, et tout particulièrement pour les établissements avec peu de stocks, car qui dit « réapprovisionnement quotidien » dit « prix pouvant varier fortement d’un jour à l’autre ».
Les effets de change
Pour cerner tous les tenants et aboutissants du problème, il reste un point à aborder, sur lequel ni l’État (dans une certaine mesure), ni les distributeurs, ni, bien entendu, les automobilistes, n’ont malheureusement d’impact : le taux de change.
De fait, le prix du baril de pétrole est libellé en dollar américain, et le taux de change par rapport à l’euro n’est pas une constante ; les variations de « l’EuroDol » ont donc une influence directe sur le prix des carburants à la pompe. Pour bien le comprendre, prenons l’hypothèse d’un baril à un prix fixe, mais d’un Euro qui s’apprécierait fortement face au dollar : dans ce cas, nous achèterions le pétrole moins cher, alors même que le baril serait resté stable. Malheureusement, la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement est l’inverse de celle-ci ; avec les actuels remous en Europe de l’Est, les investisseurs ont moins confiance dans l’Euro, qui s’est déprécié, accentuant la hausse du prix du pétrole.
L’essentiel à retenir
- Le prix du baril de pétrole fluctue quotidiennement, et il est libellé en dollar. Il faut environ 10 jours pour que ses variations aient un impact sur les prix affichés en station-service ;
- L’impact sera de toute façon limitée puisque, sur un litre de carburant, entre 55 et 60 % du montant revient à l’État sous forme de taxes, la TICPE et la TVA ;
- Les distributeurs n’achètent pas de baril de pétrole mais un carburant raffiné, dont le cours est appelé « Platts », et celui-ci peut aussi varier fortement chaque jour en fonction de l’offre et de la demande.
« Sur un baril de pétrole, 50 % sont transformés en essence et 50 % en gazole. Ce n’est pas un choix, cela dépend de la composition physique du baril, qui est inchangeable », mentionne Francis Pousse. Or, selon l’Union française des industries pétrolières, le gazole représentait plus de 77 % du carburant français en 2021. Pour assouvir ses besoins, la France doit donc importer environ 30 % de gazole chaque année, dont 20 % proviennent de Russie. « Avec le contexte actuel, cela coûte plus cher », note l’expert de Mobilians. Face à cette hausse, certaines enseignes n’hésitent pas à faire des opérations de carburant à prix coûtant et le gouvernement français avait également mis en place le chèque carburant.
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